8
Sur les traces d’Amos

Après avoir posé les pieds sur une île inhospitalière peuplée de cyclopes carnivores, Éoraki en était vite reparti grâce à TuPal, son immense chauve-souris, pour trouver un lieu de repos moins dangereux. Avant de quitter l’île, il avait dû griller, à l’aide d’une puissante tornade de feu, une bonne dizaine de cyclopes qui menaçaient de le manger, ainsi qu’une très grande partie de leur troupeau de moutons. De par sa culture et ses croyances, Éoraki considérait que tuer un ennemi pour se défendre n’était pas répréhensible. Habituée à être constamment pourchassée, la tribu des porcs-épics avait développé une philosophie basée sur l’indiscutable droit de se défendre. Ainsi, même démesurée, une riposte à une attaque ennemie demeurait, selon eux, légitime. Or, à l’image de son peuple, Éoraki avait un tempérament bouillant et ses actions frôlaient souvent l’exagération.

Complètement épuisée, TuPal s’écrasa sur une plage de sable fin d’une terre inconnue. La pauvre bête était allée au bout de ses forces pour éviter de tomber dans la mer. Son corps tremblait comme une feuille d’arbre dans le vent, et une épaisse couche d’écume lui couvrait la bouche. Pour se faciliter la tâche, Éoraki enleva quelques pièces de son armure d’ossements, puis porta son amie jusqu’à la mer. Il avança dans l’eau jusqu’à la taille, puis prit soigneusement le temps de laver la gueule de sa chauve-souris et de lui masser le dos et la partie supérieure des ailes. Les yeux révulsés de bonheur, la bête cessa de trembler sous les mains habiles de son maître. Le garçon lui délia les muscles du cou et décoinça quelques nerfs malmenés par les efforts soutenus en vol. Le son des craquements bénéfiques de l’ossature vint se mêler au bruit des vagues, mais, surtout, aux sifflements de bonheur de la créature.

— Bravo, TuPal, lui murmura Éoraki à l’oreille. Encore une fois, tu t’es surpassée. Tu es allée au-delà de tes limites et je t’en remercie ! Ne crains rien, je veille sur toi maintenant et nous ne repartirons que lorsque tu seras complètement reposée. Tu es la meilleure compagne qu’un voyageur puisse avoir, TuPal ! Que tes ancêtres soient fiers de toi, car les miens aujourd’hui louent les vertus de ta lignée.

Comme il allait sortir de l’eau avec TuPal dans les bras, le porteur de masques aperçut sur la plage trois grands guerriers à la peau noire qui l’observaient. Puis ils avancèrent dans l’eau et Éoraki remarqua que, tout comme lui, ils étaient ornés de peintures de guerre. À l’exception des couleurs, il s’agissait sensiblement des mêmes dessins abstraits que les siens. Tête rasée et parés d’énormes bijoux dorés enchâssés de pierres colorées ou d’ossements de petits animaux, ils portaient des vêtements simples, fabriqués dans des peaux de bêtes, qui laissaient entrevoir leur puissante musculature de combattant et, parfois, d’impressionnantes cicatrices de combats. Le nez épaté, les lèvres charnues et les dents taillées en pointe, ils ressemblaient tant aux membres de la tribu des corbeaux qu’Éoraki avait plusieurs fois combattue avec les siens qu’il se demanda s’ils n’en faisaient pas partie.

L’un des trois hommes s’avança davantage pour s’adresser au garçon qui, n’arrivant pas à décoder le message, haussa les sourcils en guise de réponse et se mit à reculer subtilement. Alors qu’Éoraki exécutait son mouvement arrière avec une extrême lenteur, les trois guerriers agitèrent leurs lances pour l’en menacer. Voyant qu’ils ne plaisantaient pas, le porteur de masques s’immobilisa, ne voulant pas mettre sa vie en danger, ni celle de TuPal qu’il tenait toujours dans ses bras. Les guerriers baissèrent leurs armes et lui ordonnèrent de les suivre hors de l’eau. Par crainte de tomber dans un piège, Éoraki leur fit comprendre par un geste qu’il préférait rester dans l’eau. Les guerriers désapprouvèrent son entêtement d’un signe de la tête et insistèrent pour l’emmener avec eux.

« S’ils avaient été de la tribu des corbeaux, songea Éoraki, ils auraient déjà essayé de me tuer pour s’emparer de TuPal. Curieusement, ces hommes ne semblent pas s’intéresser à ma chauve-souris et ils semblent me considérer, moi, comme une bizarrerie. Il vaut peut-être mieux les suivre… ce sera l’occasion de connaître leurs véritables intentions. Après tout, ils se sont montrés autoritaires mais pas vraiment agressifs. »

D’un signe d’approbation, le garçon leur signifia qu’il était d’accord pour les suivre. Sur la plage, il prit quelques instants pour poser TuPal et remettre son armure sous les yeux intrigués des hommes noirs. L’un d’eux s’approcha, le regard ébahi, et montra le symbole du porc-épic qu’Éoraki avait sur l’épaule. Il avait le même sur son propre mollet ! Cela étonna aussi le porteur de masques qui finit par afficher un sourire.

— Qui sait ? ces hommes sont peut-être de ma propre tribu dit-il tout haut, maintenant un peu plus rassuré sur le compte des inconnus. Viens, remonte dans mes bras, TuPal. Ces hommes nous offriront peut-être de la nourriture et un endroit sécuritaire pour nous reposer. Je crois que nous avons la chance d’avoir trouvé des alliés !

Plus confiant, mais pas trop non plus, c’est avec circonspection qu’Éoraki se laissa conduire dans la jungle. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas vu une végétation aussi dense où la vie grouillait de toutes parts. Oiseaux, mammifères et reptiles se côtoyaient dans un concert parfois assourdissant de chants, de cris et de sifflements. La tête sur l’épaule de son maître et bien accrochée à lui, TuPal s’était vite endormie malgré tout ce tintamarre. Ses rêves la faisaient parfois sursauter, mais ses paupières demeuraient closes. La chauve-souris était sous la responsabilité d’Éoraki depuis sa naissance et celui-ci avait toujours su la protéger du danger. En contrepartie, TuPal lui offrait ses ailes et le transportait partout où l’aventure l’appelait.

Après une heure de marche, Éoraki et les guerriers noirs parvinrent à une clairière d’où partait une piste qui se dirigeait vers la série de petites montagnes rocheuses que l’on apercevait plus loin. Le garçon apprécia la brève pause que les guerriers firent, car le poids de sa chauve-souris commençait à se faire bien sentir. Puis ils se remirent en chemin et entreprirent l’escalade ardue d’une montagne qui les mena à un premier village. Dans ce hameau aux maisons de terre et aux toits de chaume, le quotidien des habitants semblait appartenir aux siècles anciens. Cependant, Éoraki fut surpris de constater que ce peuple, qui semblait de prime abord aussi primitif que la tribu des corbeaux, était en fait très avancé. Il vit entre autres un grand barrage sophistiqué dont l’esthétique n’avait pas été négligée, ses remarquables parois de pierres taillées se fondant parfaitement les unes dans les autres. Un peu partout, chacun vaquait à ses occupations et, sauf quelques enfants amusés qui pointèrent TuPal du doigt, personne ne se soucia des trois guerriers et de leurs prises.

Ils traversèrent la petite communauté, puis gravirent un long sentier qui les conduisit à un deuxième village, celui-là constitué d’une bonne centaine d’habitations rectangulaires, toutes couvertes de fleurs aux couleurs vives, sur les toits desquelles avaient été aménagées de grandes terrasses d’où la vue sur la vallée et la jungle devait être spectaculaire. Éoraki remarqua un grand nombre de greniers coiffés d’un chapeau de paille conique.

La marche ne s’arrêta pas là et ils arrivèrent bientôt dans un troisième village, beaucoup plus haut dans la montagne. Les guerriers se dirigèrent vers une grande construction sans murs. Il s’agissait de la Togouna, ou Maison de la parole. Huit piliers de pierre soutenaient une toiture de chaume sous laquelle se rencontraient à l’occasion les villageois et leurs dirigeants. Une jeune fille noire couverte de magnifiques bijoux se montra et invita, avec un large sourire, les guerriers à y pénétrer et à prendre place sur l’un des bancs de bois. Éoraki les suivit et, toujours avec TuPal dans les bras, il s’installa près d’eux.

Après avoir échangé quelques mots avec les trois hommes, la jeune Noire s’adressa lentement à Éoraki qui ne comprit strictement rien à son étrange dialecte. Ennuyée, elle se retourna vers une servante postée non loin d’elle et lui donna un ordre. La femme s’éclipsa et revint, un moment plus tard, avec une autre jeune fille, peut-être un peu plus âgée mais qui ressemblait beaucoup à la première.

« Ce sont probablement des sœurs, se dit Éoraki en déposant à ses pieds TuPal endormie. Elles ont des bijoux et des robes identiques, elles sont coiffées de la même façon… Elles occupent probablement des fonctions similaires… »

Le porteur de masques nota cependant que la nouvelle venue, contrairement à l’autre, semblait lasse et que beaucoup de tristesse se lisait dans ses yeux.

Après un court échange entre les deux filles, celle qui semblait l’aînée fit signe à Éoraki de la suivre à l’extérieur. Comme il se penchait pour prendre TuPal, la plus jeune lui signifia qu’il pouvait laisser la bête afin qu’elle se reposât. Le garçon hésita quelques instants, mais, devant la grâce de son sourire, il décida de lui faire confiance et quitta l’endroit sans TuPal.

Avec la jeune fille mélancolique, il se rendit dans un bâtiment de brique où trônait, sur une table ronde, une grande assiette de faïence. La jeune Noire l’invita à s’asseoir, puis elle se tourna vers une colossale étagère où étaient alignés des dizaines et des dizaines de pots aux formes et aux couleurs différentes. Elle en choisit deux qui contenaient une poudre verte ; dans un autre, elle prit une pincée de safran ; d’un autre encore, elle sortit trois racines et, enfin, elle glissa sa main dans un plus gros pot pour attraper du papyrus. Elle déposa le tout sur la table et ouvrit devant elle un grimoire de magie. Elle approcha l’assiette dans laquelle elle prépara une étrange mixture qu’elle fit flamber.

— Tant que le feu brûlera, nous pourrons parler et nous comprendre, déclara-t-elle soudainement. D’où viens-tu, étranger ?

— J’ai fait un long voyage, répondit le garçon, épaté de pouvoir communiquer aussi facilement.

— Tu sais, j’ai rêvé à toi plusieurs fois, poursuivit la jeune fille. J’avais même déjà avisé ma communauté de ton arrivée prochaine.

— Mais… mais… tu peux prédire l’avenir ?

— Oui, cela m’arrive à l’occasion, mais c’est assez rare. Permets-moi de me présenter. Je m’appelle Lolya et tu es ici chez le peuple des Dogons. La jeune fille qui t’a accueilli est ma sœur cadette, et elle règne sur notre peuple. Quant à moi, je remplis ici les fonctions de chamane…

— Tu es très puissante pour une personne aussi jeune, Lolya, dit respectueusement Éoraki. Ne serait-ce pour avoir réussi à nous faire comprendre l’un de l’autre, tu es prodigieuse. Chez moi, même les plus grands magiciens seraient incapables de créer un tel prodige !

— Merci pour ton compliment, répondit Lolya qui avait toujours une triste mine. Maintenant, écoute-moi attentivement. Dans un de mes rêves m’est apparue une dame très grande et tout de blanc vêtue, qui m’a chargée de te transmettre un message.

— Kalliah Blash ! C’est Kalliah Blash, j’en suis certain ! Je comprends maintenant !… C’est elle qui a guidé mes pas jusqu’à toi !

Elle a choisi de me parler à travers toi, une puissante chamane ! Les dieux la bâillonnent et elle est devenue très faible… voilà peut-être pourquoi elle a besoin d’un intermédiaire pour communiquer. Dis-moi, Lolya, quel est son message ?

— Elle a dit que tu devais trouver la porte qui te conduira vers son cœur. Elle a dit qu’il y avait quatre portes en tout, et que la tienne se trouvait sur le continent de l’air.

— Par hasard, t’aurait-elle aussi parlé d’un grand porteur de masques qui se nomme Amos Daragon ? l’interrogea Éoraki. C’est que je dois le rencontrer afin de mener à bien ma mission. C’est grâce à sa sagesse que j’arriverai à rétablir l’équilibre du monde !

La jeune Noire était interdite. Puis, presque imperceptiblement, elle répéta le nom d’Amos et ne put s’empêcher de verser une larme.

— Tu le connais ? demanda doucement Éoraki.

— Je l’ai très bien connu, oui, répondit la jeune fille. Si tu le croises un jour, s’il te plaît, dis-lui que… que…

— Je crois comprendre, continua le garçon, embarrassé. Vous avez peut-être vécu… enfin… peut-être êtes-vous promis l’un à l’autre ?… Il te manque, n’est-ce pas ?

— Disons simplement que c’est une situation un peu compliquée.

— Faites-vous partie du même clan ?

— C’est plutôt moi qui me suis jointe à son clan ! Bref, si tu le vois, j’aimerais que tu lui dises que je pense beaucoup à lui. Tout simplement.

— Je n’y manquerai pas, chamane Lolya, tu peux compter sur moi, promit Éoraki, la main sur le cœur.

— Depuis qu’il est parti, je ne suis plus que l’ombre de moi-même… Ce qui me tient en vie, c’est ceci ! lança-t-elle en plantant sa dague dans le bois de la table.

 

La fin des dieux
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